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aiguisée! Comme tout cela s'agite et se meut, comme cette mêlée de noms propres contemporains et de jugements aventures produit un singulier effet ! Il faut voir comme il nous arrange nos grands écrivains. Chateaubriand est pour lui un fou, et j'ajoute un fou triste; son pathos a quelque chose de comique; à travers le glas funèbre de ces accents qu'on prend pour sublimes, Heine entend toujours le tintement des noires clochettes de son bonnet de fou. M. de Lamartine est le moins maltraité, si, en pareil cas, l'injure la plus cruelle n'est pas le silence. M. Victor Hugo n'est qu'un grand charlatan qui a fait accroire à ses compatriotes, et à la fin à lui-même, qu'il était le plus grand poëte de France. Il est forcé et faux, sans goût, sans naturel, froid et glacial, même dans ses effusions les plus passionnées ; son enthousiasme n'est qu'une fantasmagorie, un calcul sans amour, ou plutôt il n'aime que lui-même, il est égoïste, et pour dire quelque chose de pire il est Hugoïste. Il a la gaucherie d’un parvenu ou d'un sauvage qni s'affuble d'oripeaux bigarrés. Tout est chez lui barbarie, dissonance, difformité. On a dit de son génie : C'est un beau bossu. Celui qui a dit ce mot, a dit le dernier mot. — M. Villemain à son tour est grossièrement insulté. M. Cousin subit, dans le même livre, des fortunes assez diverses, tantôt maltraité pour avoir hautement proclamé ses répugnances à l'égard du panthéisme, puis dé. fendu contre certaines attaques de M. Pierre Leroux. Il y a de la générosité dans cette apologie; Pierre Leroux est un philosophe selon le coeur de Henri Heine. L'auteur de l'Humanité prend tout à coup des proportions colossales et tout à fait inattendues pour le lecteur français. C'est la vertu même, quoique cette grande vertu, on l'avoue, se laisse parfois trop aisément emporter au souffle de la passion; c'est un ermite de la pensée, c'est un capucin philosophe, un Pontifex maximus, le plus grand producteur d'idées que possède la France. Parmi tous les titres pompeux dont il est affublé, j'en passe et des meilleurs. MM. Michelet, Quinet et Mme George Sand partagent avec Pierre Leroux les sympathies décidées de l'Aristarque allemand. Dans cette revue sommaire des lettres françaises, l'Académie n'est pas oubliée, et l'on plaisante agréablement, à plusieurs reprises, les dames qui ne manquent pas une des séances où tel immortel doit prendre la parole. Tout cela est de la haute fantaisie. Que cette lanterne magique de caricatures enluminées soit amusante, je ne le nie pas: mais je tiens à constater que c'est une lanterne magique.

Et pourtant, si parfois il arrive à Henri Heine de laisser là ce parti pris de parodie et de plaisanterie à outrance, s'il lui arrive de s'abandonner à l'émotion sincère et à l'inspiration sérieuse, il trouve des accents d'une justesse et d'une élévation in

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comparables. Qui pourrait lire sans être profondé- ment touché, cette page sur la mort de Léopold

Robert : « Ce qui poussa Robert à quitter la vie, ce fut peut-être la plus horrible de toutes les douleurs, celle où l'artiste découvre la disproportion qui existe entre ses désirs de création et ses forces d'exécution; cette conscience du manque de puissance est déjà presque la mort, et la main ne fait plus qu'aider pour abréger l'agonie. Quelque vi. goureuses et admirables que soient les peintures de Robert, elles ne sont cependant à coup sûr que les pâles ombres de ces florissantes beautés de la nature qui planaient devant son âme, et un cil exercé peut facilement remarquer chez lui les vestiges d'une lutte pénible avec le sujet donné qu'il n'a pu dompter que par les efforts les plus désespérés. » Il y a là tout un morceau d'une simplicité pathétique et d'un ton exquis, qu'on rencontre trop rarement, il faut le dire, au milieu des folles inventions où se joue cette imagination effrénée.

A tout prendre, ce livre de Lutèce est un composé de facéties outrées et d'injures grotesques, mêlées à quelques jugements sincères et à quelques peintures sérieuses. Ce qu'il y a de piquant, c'est la naïveté avec laquelle certains critiques de notre pays se sont laissé prendre aux protestations amicales da facétieur Amernand, et l'oct cru trop facile ment sur parole lorsqu'il nous assure qui est Français et Parisien dans l'âme. Il l'est sans doute à se facon, mais avec quelle liberté d'ironie! On a pris pour monnaie de bon aloi tous les compliments dont il paye si largement notre vanité nationale. Hélas ! ce n'était que de la monnaie de singe. Ces bons critiques n'ont donc pas lu sérieusement ou n'ont pas compris ce singulier livre ? Est-il done nécessaire de leur citer une longue lettre du 13 fë vrier 1841, bien faite pour donner à penser à notre orgueil patriotique ? Je la résume : « Si les Français agissent si vite et profitent du temps présent avec tant de précipitation, c'est qu'ils pressentent peut-être que le crépuscule du soir approche pour eux : ils accomplissent en hâte la tâche de leur journée. Mais leur rôle est toujours assez beau, et les autres peuples ne forment que l'honorable public qui assiste en spectateur à la comédie d'État jouée par le peuple français. Parfois, il est vrai, ce public éprouve la tentation de manifester un peu haut son approbation ou son blâme, ou bien même de monter sur la scène et de jouer un rôle dans la pièce; mais les Français, les comédiens ordinaires du hon Dieu, restent toujours les acteurs principaux du grand drame universel, qu'on leur lance à la tête des couronnes de lauriers ou des

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pommes cuites. Non, la France n'est pas encore finie, mais elle a passé sa période d'éclat, et il s'opère dans ce moment en elle un changement qu'on ne saurait nier : sur son front se répandent quelques rides, sa tête légère commence à grison- , ner, elle se penche soucieuse et ne s'occupe plus exclusivement du jour présent; elle pense aussi au lendemain. Nous autres Allemands, nous allons lentement: qu'importe ? L'avenir nous appartient, et un très-long avenir. »

Voilà qui est assez clair, nous sommes la civilisation d'aujourd'hui, et c'est pourquoi Henri Heine a pour nous de si enivrantes caresses; mais l'Allemagne est la civilisation de demain, et si l'on nous laisse le présent, on voit à quel prix. Jouissons rapidement de notre reste; nos jours sont comptés. Notre grande et splendide civilisation n'est que le festin de Balthazar. Les mots fatidiques portent déjà l'arrêt de notre ruine, et c'est Henri Heine qui est venu les écrire sur les murs de Paris, Henri Heine, ce bon ami des Français !

Si l'Allemagne élait plus perspicace, si elle savait mieux comprendre ses grands intérêts, au lieu de se tenir à l'écart, dans une défiance sottement ombrageuse, elle ferait comme Henri Heine, elle s'initierait à nos meurs, à nos idées, à notre civilisation ; elle nous prendrait notre esprit, notre politesse, les grâces et les élégances qui

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