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sont le charme et le prestige de notre génie national. Elle avancerait ainsi ses affaires de plusieurs siècles. En se tenant à l'écart, elle ajourne. indéfiniment son avénement sur la scène du monde. Aussi le poëte pamphlétaire n'a-t-il pas assez d'invectives grotesques contre l'imbécillité de ses compatriotes les Teutomanes. Il épuise le vocabulaire de l'injure pour maudire ces soi-didisants représentants de la nationalité en Allemamagne, ces faux patriotes dont l'amour pour la patrie ne consiste qu'en une aversion idiote contre l'étranger. Oui, s'écrie-t-il, oui, ces descendants des Teutomanes de 1815, qui ont seulement modernisé leur ancien costume de fous ultra-tudesques, et se sont un peu fait raccourcir les oreilles, je les ai détestés et combattus pendant toute ma vie, et maintenant que l'épée tombe des mains du moribond, je me sens consolé par la conviction que le communisme, qui les trouvera les premiers sur son chemin, leur donnera le coup de grâce; et certainement ce ne sera pas un coup de massue, non, c'est d'un simple coup de pied que le géant les écrasera, comme on écrase un crapaud.

Si nous voulions rassembler en un jugement définitif nos impressions diverses sur ce livre de Lutèce, ce jugement serait sévère. Non pas que nous soyons insensible à ce charme de l'imprévu, à ce prestige du plus brillant esprit se jouant avec les idées les plus graves, et jetant une lueur soudaine de la plus haute raison au milieu des plus singulières plaisanteries. Non que nous prétendions méconnaître tous ces dons heureux d'une verve inépuisable, éclats d'une gaieté folle ou d'une tristesse presque désespérée, cette souplesse étonnante d'allures, cette cruauté incisive du mot, cette perfidie raffinée de l'allusion, cet art, cette perfection de l'assassinat littéraire et de la torture par l'épigramme. Tout cela nous est prodigué, mais tout cela nous laisse presque triste. Nous admirons les jeux fantasques de l'écrivain et les capricieuses hardiesses de sa plume, il n'éveille pas en nous la sympathie.

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Sans nier la verve étincelante du détail, l'ensemble nous fatigue. Tant de méchancetés et tant d'injustices! tant de jugements à rebours! de si petits hommes élevés, ironiquement peut-être, et tant de grands hommes, de vrais talents, de nobles caractères même, abaissés, dégradés avec une sorte de fureur! M. Heine a donné une parodie de génie, je le veux bien, ce n'est pas un tableau de la France.

Si l'on veut se rendre compte des idées politiques ou plutôt des velléités d'idée persistantes chez Henri Heine, c'est dans son livre sur l’Allemagne qu'il faut les chercher. Là se révèle en

même temps une des manies de Henri Heine, qui en a beaucoup, celle de faire peur. Il semble que cette manière de se divertir aux dépens du public ait beaucoup de charme à ses yeux. Il en jouit à la manière de ce terrible M. Proudhon, qui se plaisait de temps en temps, on s'en souvient, à lancer dans le silence effrayé de son auditoire, quelques-uns de ces axiomes néfastes qui sonnaient aux oreilles des bonnes gens comme le glas funèbre de la société : La propriété, c'est le vol; Dieu, c'est le mal. Je m'imagine la joie secrète du grand railleur, en assistant à ces épouvantes dont il était la cause. Il devait rire de bon cour des imaginations bourgeoises qui voyaient en lui l'anté-christ déguisé en socialiste,. et j'ai de bonnes raisons de supposer que ce rôle sinistre ne déplaisait pas trop à sa vanité, avide de se singulariser. Henri Heine est un cousin germain de Proudhon pour la hardiesse de l'ironie. Lui aussi, il a de terribles sarcasmes contre toutes les choses humaines et divines; lui aussi, il aime à prendre à partie, dans une lutte à outrance, la religion et la métaphysique, Il chante sur un ton lyrique toutes les grandes défaites et les catastrophes de Dieu; il annonce, avec l'air d'un inspiré, les temps nouveaux où la chair va se relever victorieuse et reprendre sa place dans le monde et la vie ; mais avant d'atteindre à cette ère fortunée, il faudra soutenir un

effroyable combat. L'Allemagne aura sa révolution. C'est ici qu'il faut entendre le prophète enfler sa voix de menaces et promener la foudre dans chacune de ses paroles. Tremblez, bourgeois! Ne trompez pas le plus cher désir d'Henri Heine : mourez de peur pour lui faire plaisir.

En vérité, Henri Heine abuse un peu du rôle de Croquemitaine métaphysique et de terroriste religieux. Il y a quelque chose comme de l'enfantillage dans ces jeux violents de style, destinés à plonger le bon sens vulgaire dans la consternation et dans la stupeur. Prend-il donc ses lecteurs pour des enfants, quand il écrit cette prédiction trop amusante pour nous effrayer beaucoup : « Alors apparaîtront des kantistes qui ne voudront pas plus entendre parler de piété dans le monde des faits que dans celui des idées et bouleverseront sans miséricorde, avec la hache et le glaive, le sol de notre vie européenne pour en extirper les dernières racines du passé. Viendront sur la même scène des fichtéens armés, dont le fanatisme de volonté ne pourra être maitrisé ni par la crainte ni par l'intérêt.... Mais les plus effrayants de tous seront les philosophes de la nature qui interviendront par l'action dans a révolution allemande et s'identifieront eux-mêmes avec l'oeuvre de la destruction; car si la main du kantiste frappe fort et à coup sûr, parce que son coeur n'est ému par aucun respect traditionnel; si le fichtéen méprise hardiment tous les dangers, parce qu'ils n'existent point pour lui dans la réalité, le philosophe de la nature sera terrible en ce qu'il se met en communication avec les pouvoirs originels de la terre, qu'il conjure les forces cachées de la tradition, qu'il peut évoquer celles de tout le panthéisme germanique, et qu'il éveille en lui cette ardeur de combat que nous trouvons chez les anciens Allemands et qui veut combattre non pour détruire, ni même pour vaincre, mais seulement pour combattre. » Après ce dénombrement des légions armées en guerre contre la société et la civilisation, suit une peinture fantastique de la révolution allemande déchaînée sur le monde. Quand la croix viendra à se briser, l'antique férocité se réveillera dans le sang national, les vieilles divinités se lèveront de leurs tombeaux fabuleux; Thor se dressera avec son marteau gigantesque et démolira les cathédrales gothiques. Le tonnerre en Allemagne est bien allemand aussi; il n'est pas très-leste et vient en roulant un peu lentement; mais il viendra, et quand vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s'est fait encore entendre dans l'histoire du monde, sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché son but. C'est alors que l'Allemagne verra commencer un drame auprès duquel

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