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« qui court sur la terre d'un pied léger, » levant sa tète audacieuse ».

Voyez encore comme Virgile personnifie la renomméedanslequatrième livre de son Enéide. .

« La renommée est le plus prompt de » tous les maux. Elle subsiste par son «'agilité; et sa course augmente sa vi» gueur. D'abord petite et timide, bien» tôt elle devient d'une grandeur énor» me; ses pieds louchent la terre, et sa » tête est dans les nues. C'est la sœur des » géans, Cée et Encelade, et le dernier » monstre qu'enfanta la terre irritée » contre les dieux. Le pied de cet étran» ge oiseau est aussi léger que son vol » est rapide : sous chacune de ses ailes, » ô prodige! il a des yeux ouverts, des » oreilles attentives, une bouche et une » langue qui ne se tait jamais. Il déploie » ses ailes bruyantes au milieu des om» bres s il traverse les airs durant la » nuit; et le doux sommeil ne lui ferme » jamais les paupières. Le jour, il est » en sentinelle sur le toit des hautes » maisons, ou sur les tours élevées : de » là il jette l'épouvante dans les grandes » villes , sème la calomnie avec la même » assurance qu'il annonce la vérité ».

On peut hardiment faire usage de ce merveilleux dans un poème chrétien, pourvu qu'en l'employant, on garde une certaine discrétion, et que l'on observe certaines convenances. H n'y a proprement que les grandes passions, celles dont les mouvemens sont vifs, les effets bien marqués, qui puissent jouer lin rôle un peu considérable. Oji a trour vé dans Milton que le péché , qui n'est pas un être moral, se préparant au combat contre Satan, qui est un être physique et réel, fait un personnage uu peu forcé.

L'épopée est le pays des fictions, Ç'esÊ dans cette partie que le poète peut et doit déployer toutes les ressources de son génie. Mais il faut qu'il ne passe jamais les bornes d'une sage vraisem^ blance : les fictions ne doivent jamais être ni petites ni outrées, ffomerç a fait parler des chevaux, mouvoir- des statues, marcher des trépieds. Virgile a introduit des monstres voraces, qui salissent et dévorent les mets desTroyens. Milton, en personnifiant le péché, a fait une peinture dégoûtante dans Jes détails. Le Tasse a fait chanter à un oiseau des chansons de sa composition. Ces fictions ne sont point du goût des Français : ce sont à nos yeux des monstres brillans qui dégradent la majesté de l'épopée, ou qui lui donnent, pour ainsi dire, une forme colossale. Mais en voici une qui réunit toute la vraisemblance et toute la grandeur qui convient à ce genre de poésie.

Dans la Lusiade, la flotte des Portugais est prête à doubler le Cap de BonneEspérance, lorsqu'un nuage noir et effrayantse forme au-dessus de leurs tètes. Un bruit affreux frappe les oreilles de Gatna , chef de l'entreprise, et de ses compagnons. Aussi-tôt s'élève dans les airs un fan tome formidable, dont la taille énorme surpasse en hauteur le fameux colosse de Rhodes. Ses membres sont hideux; son visage est sombre et farouche; ses yeux étincelans sont cachés comme dans une fosse obscure , d'où jaillissent des flammes noires, livides, et plus sanglantes que lumineuses. Ce monstre, ou ce dieu, est le gardien de ces mers, dont aucun vaisseau n'avoit encore fendu les flots. Il pousse un horriblemugissement, qui semble sortir des plus profonds abîmes de la mer. Il reproche aux Portugais leur orgueilleuse audace; il menace leur flotte , et leur annonce tous les désastres et toutes les calamités qu'ils doivent essuyer dans leur entreprise. Cette fiction est vraiment belle ; et au jugement de tous les critiques , elle doit plaire dans tous les temps et dans tous les pays. Je dois dire ici qu'elle a été imitée d'une Ode sur l'invasion des Maures, par Louis de Léon, poète espagnol.

Si le vraisemblable doit toujours être Qualité5

joint au merveilleux de- l'épopée, à plus ^

de l'action

que.

forte raison doit-il se trouver dans l'action même, et dans toutes les circonstances importantes de l'action. C'est la première qualité qu'elle doitavoir. Elle doit être encore entière et une. Je crois m'être assez étendu sur ce sujet dans l'article du poème dramatique. Je me contenterai de rappeler ici qu'une action est possible, lorsqu'il ne répugne point qu'llle ait été faite; qu'elle est vraisemblable , lorsqu'il y a quelque raison de croire qu'elle a été faite. Ainsi les personnages de l'épopée ne doivent jamais agir sans un motif, sans un dessein raisonnable, et qui paroisse sensible au lecteur.

J'ai dit encore que l'intégrité d'une action consiste dans son commencement, sou milieu et sa fin ; ce qui veut dire exposition du sujet, nœud et dénouement. J'ai expliqué ce que sont ces trois choses, et je ne ferai qu'ajouter ici qu'il n'en est pas du dénouement de l'épopée, comme du dénouement de la tragédie.

Dans celle-ci, le dénouement malheureux est le meilleur, parce que l'objet de la tragédie étant d'exciter la terreur et la pitié, ces deux passions sont portées au plus haut degré possible, lorsque nous voyons un héros plus malheureux que coupable, succomber dans une entreprise qu'il a tentée lui-même, ou qu'on a tentée contre lui. Mais quoique dans l'épopée il y ait et il doive y avoir beaucoup de ces situations terribles et attendrissantes, qui nous font frémir pour le héros, et nous arrachent des larmes; néanmoins son principal objet , son objet essentiel est de nous donner une grande, vertu à admirer. Or, si cette grande vertu échouoit, elle ne seroit point, à proprement parler, digne de notre admiration, je veux dire d'une admiration entière, pure et sans mélange, parce que ce sentiment ne peut être vraiment excité et porté à son comble, que par le succès et la joie. Il faut donc que le héros , franchissant tous les obstacles, vienne heureusement à bout de son entreprise. Ainsi Achille, après avoir dompté sa colère, fait tomber sous ses coups Hector, le plus brave défenseur d'Ilion. Ainsi Ulysse surmonte ses revers , et arrive à Ithaque. Ainsi Enée aborde en Italie, et triomphe de Turnus. Ainsi Godefroi dissipe les forces de l'Afrique et del'Asie réunies contre lui, et s'empare de Jérusalem.

Mais, dira-t-on , sans doute, le dénouement du Paradis perdu n'est-il pas malheureux? Non , parce que Adam n'est pas le héros du poème : c'est Salan; et l'on voit assurément qu'il fait succomber le premier homme. C'est donc le Diable, dit l'abbé Batteux, qu'on nous donne à admirer, L'objet est siu

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