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·pouvoit se permettre sans conséquence , que pour un homme de génie, mais qui prouve en même temps que les hommes ne jugent guères de l'esprit que sur les rapports qu'il a avec eux. L'esprit, sur chaque objet, dépend toujours du degré d'attention qu'on y apporte. Il n'en falloit pas beaucoup sans doute pour observer toutes les petites convenances de la société. La Fontaine accoutumé à la jouissance de ses idées, ou au plaisir de ne songer à rien , oublioit le plus souvent ces convenances ; et cet oubli, on l'appeloit bêtise. Remarquons pourtant que si cet oubli avoit paru tenir le moins du monde à un sentiment de supériorité ou de mépris, il auroit été sans excuse. Mais chez lui, c'étoit la préoccupation de son talent; et, grace à la douceur de son caractère, elle pouvoit amuser quelquefois, et ne pouvoit jamais blesser. Il étoit naturellement distrait (1). Il n'est pas sans

, Qui font rire jusqu'à l'envie ;
Sa piquante naïveté,
Et sa simplesse et sa gaîté,
Et la bêtise du génie,

(1) Les distractions de La Fontaine le rendirent un moment plus célèbre en France que ses chefs-d'œuvre. Rapportons ici quelques-unes de celles que Boileau, Louis Racine et d'Olivet n'ont pas fait difficulté de conserver à la mémoire des hommes.

Un jour qu'il s'étoit laissé conduire à Ténèbres par Racine, s'ennuyant de l'office, il se mit à lire un volume de la Bible, qui contenoit les petits Prophètes. Il étoit tombé par hasard sur la prière des Juifs dans Baruch, lorsque se retournant tout-à-coup vers Racine : Qui étoit ce Baruch ? lui dit-il; savez-vous que c'étoit un beau génie ? Pendant plusieurs jours, il fut continuellement occupé de Baruch, et ne se lassoit point de demander à tous ceux qu'il rencontroit : Avez-vous lu Baruch * c'étoit un beau génie, r

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exemple qu'on ait cherché à le paroître. Il faut que l'on fasse grand cas de la singularité, puisqu'on affecte même celle qui est un défaut.

On lui a appliqué avec raison ce que Tacite a dit d'Agricola : En le voyant, en le contemplant, la multitude, qui ne juge du mérite que par des déhors imposans, cherchoit en lui l'homme célèbre ; peu de gens le devinoient : il échappoit aux regards même les plus avides de le connoître.Son esprit une fois livré à ses méditations , les autres facultés de l'ame sembloient être arrêtées par un charme puissant qui le rendoit incapable de suivre les conversations les plus ordinaires.

Il étoit un jour chez M. Despréaux, avec plusieurs personnes d'un mérité distingué, Racine entr'autres, et Boileau le docteur. On y parloit depuis long-temps de S. Augustin et de ses ouvrages. Mais La Fontaine, tranquille et silencieux, n'avoit point encore pris part à l'entretien, lorsque s'éveillant tout-à-coup au nom de S. Augustin : Croyez-vous , s'écria-t-il en s'adressant à l'abbé Boileau, que S. Augustin eut plus d'esprit que Rabelais ? Le docteur interdit de la question, et le parcourant des yeux avec surprise : Prenez garde, répondit-il, M. de La Fontaine , vous avez un de vos bas à l'envers ; ce qui étoit vrai.

Le bruit ni le discours ne pouvoient troubler la léthargie apparente de ses méditations; il étoit aussi difficile de l'en tirer, que d'interrompre dans sa conversation le fil des idées dont il étoit une fois animé. Dans un repas qu'il fit avec Molière et Despréaux, où l'on disputoit sur le genre dramatique, il se mit à condamner les a parte. Rien, disoit-il, n'est plus contraire au bon sens. Quoi ! le parterre entendra ce qu'un acteur n'entendra pas, quoiqu'il soit à côté de celui qui parle ? Comme il s'échauffoit en soutenant son sentiment, de manière qu'il n'étoit pas possible de l'interrompre et de lui faire entendre un mot, il faut, disoit Despréaux à haute voix, tandis qu'il parloit; il faut que La Fontaine soit un grand coquin, un grand maraut, et répétoit continuellement les mêmes paroles, sans que La Fontaine cessât de disserter. Enfin l'on éclata de rire; sur quoi , revenant à lui-même comme d'un rêve interrompu : De quoi riez-vous donc, demanda-t-il ? Comment, lui

S'il étoit si souvent seul au milieu de la société , il devoit manquer absolument de cet esprit de conversa

répondit Despréaux, je m'épuise à vous injurier fort haut , et vous ne m'entendez point, quoique je sois si près de vous que je vous touche; et vous étes surpris qu'un acteur sur le théâtre n'entende point un a parte qu'un autre acteur dit à côté de lui? Toujours étranger à la société, je parle de celle des hommes, il n'entendoit point ce que l'on y disoit, ni ce qu'il y disoit luimême. Vigneul Marville s'est plu à en raconter ce trait devenu célèbre. « Trois de complot, dit-il, par le moyen d'un quatrième qui avoit quelque habitude auprès de cet homme rare, nous l'attirâmes dans un petit coin de la ville, à une maison consacrée aux Muses, où nous lui donnâmes un repas, pour avoir le plaisir de jouir de son agréable entretien. Il ne se fit point prier ; il vint à point nommé sur le midi. La compagnie étoit bonne, la table propre et délicate, et le buffet bien garni. Point de compliments d'entrée, point de façons, nulle grima ce, nulle contrainte. La Fontaine garda un profond silence : on ne s'en étonna point, parce qu'il avoit autre chose à faire qu'à parler. Il mangea comme quatre, et but de même. Le repas fini, on commença à souhaiter qu'il parlât ; mais il s'endormit. Après trois quarts-d'heure de sommeil, il revint à lui. Il vouloit s'excuser sur ce qu'il avoit fatigué. On lui dit que cela ne demandoit point d'excuse, que tout ce qu'il faisoit étoit bien fait. On s'approcha de lui, on voulut le mettre en humeur, et l'obliger à laisser voir son esprit; mais son esprit ne parut point, il étoit allé je ne sais où : et peut-être alors animoit-il ou une Grenouille dans les marais, ou une Cigale dans les prés; ou un Renard dans sa tanière ; car, durant tout le temps que La Fontaine fut avec nous, il ne nous sembla être qu'une machine sans ame. On le jeta dans un carrosse , où nous lui dîmes adieu pour toujours. Jamais gens ne furent plus surpris, et nous nous disions les uns aux autres : comment se peut-il faire qu'un homme qui a su rendre spirituelles les plus grossières bêtes du monde, et les faire parler le plus joli langage qu'on ait jamais oui, ait une conversation si sèche, et ne puisse pas, pour un quart-d'heure, faire

tion, l'un des grands moyens de plaire, qui, s'il ne con

venir son esprit sur ses lèvres, et nous avertir qu'il est là ». (IVouv. collect. des Ana. imprimée en l'an VI, pag. 135.) Nul pour tout ce qui étoit bienséances sociales, il l'étoit également pour les devoirs domestiques. Lorsque Madame de La Fontaine se fut retirée à Château-Thierry, Racine et Despréaux représentèrent à notre poète que cette séparation n'étoit pas décente , ct ne lui faisoit point honneur : ils lui conseillèrent un raccomodement. La Fontaine, sans délibérer, se met en campagne ; le voilà chez sa femme : le domestique de la maison , qui ne le connoissoit pas, lui dit que Madame étoit au Salut. Ennuyé d'attendre, il va chez un de ses amis qui le retient à spuper. La Fontaine bien régalé, oublie l'objet de son voyage, et dès le lendemain se remet dans la voiture publique qni le ramène à Paris. A son retour , on l'interroge sur le succès. Il répond : J'ai été pour voir ma semme ; mais je ne l'ai point trouvée : elle étoit au Salut. Une semblable réponse n'étonne point de la part de l'homme qui , après avoir assisté à l'enterrement d'un de ses amis, alloit se présenter chez lui comme s'il eût été encore vivant. (Furetiana, page 9o.) . Il avoit un fils qu'il avoit gardé peu de temps auprès de lui. M. de Harlay, depuis premier président, avoit en quelque sorte adopté ce jeune homme , par honneur pour son père, et s'étoit chargé de son éducation et de sa fortune. Il y avoit déjà plusieurs années que La Fontaine l'avoit perdu de vue, lorsqu'on les fit rencontrer dans une maison où l'on vouloit jouir du plaisir de la surprise du père. La Fontaine en effet ne se douta point que ce fût son fils. II l'entendit parler, et témoigna à la compagnie qu'il lui trouvoit de l'esprit et de très-bonnes dispositions. L'on saisit ce moment pour lui dire que c'étoit son fils; mais sans en être plus ému : Ah ! répondit-il, j'en suis bien aise. Cette indifférence alloit en lui jusqu'à l'insensibilité. Un jour Madame de Bouillon allant à Versailles, le rencontra le matin , qui rêvoit seul sous un arbre du Cours. Le soir, en revenant, elle le trouva dans le même endroit et dans la même attitude, quoi

qu'il fît très-froid , et qu'il n'eût cessé de pleuvoir toute la journée. -

duit pas à la renommée , a souvent mené à la fortune (1). Cet esprit n'est pas nécessaire à la gloire du talent, et il importe peu à la postérité que La Fontaine l'ait eu. Mais il ne faut pas en prendre occasion de dé• précier ceux qui l'ont possédé, comme font trop souvent des panégyristes mal-adroits, qui convertissent en défauts toutes les qualités que leur héros n'avoit pas. De grands écrivains ont mis dans leur conversation les agrémens que l'on trouvoit dans leurs écrits. De grands écrivains ont manqué de cet avantage. Boileau, dans la société, étoit austère et brusque; Corneille embarrassé et silencieux ; Racine et Fénelon étoient pleins d'urbanité, de grace et d'éloquence. Ces différences tiennent au caractère, et non pas au dégré de génie. Une qualité essentielle pour plaire et briller dans un entretien, c'est la disposition à s'intéresser à tout. Le fond du caractère de La Fontaine ètoit une grande indifférence pour un grand nombre d'objets ; sorte de philosophie qui a bien autant d'avantages que d'inconvéniens, et qui est très-près du bonheur. Il falloit bien qu'on lui pardonnât la distraction qu'il portoit dans le monde, puisqu'elle s'étendoit même sur ses affaires domestiques. Jamais homme n'en fut moins

(1) Cependant, observe un de ses contemporains qui jouissoit de son amitié, dès que la conversation commençoit à l'intéresser, et qu'il prenoit parti dans la dispute, ce n'étoit plus cet homme rêveur , distrait, inattentif; c'étoit un autre homme, parlant beaucoup et bien, citant les Anciens, et sachant leur prêter de nouveaux agrémens : c'étoit un philosophe; mais un philosophe qui n'avoit rien de sauvage ni de triste; en un mot, c'étoit le La Fontaine de ses délicieux ouvrages. (Voyez le portrait de M. La Fontaine, en téte du premier vol. de ses QEuvres mélées, p. 4.) On a conservé quelques-uns de ces entretiens.

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