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qui, confus , des yeux en vain la suit. Le vers se prolonge avec l'étonnement.

La fable dont j'ai tiré ce morceau me rappelle avec quelle étonnante facilité cet écrivain si simple s'élève quelquefois au ton de la plus sublime philosophie et de la morale la plus noble (1). Quelle distance du corbeau qui laisse tomber son fromage, à l'éloquence du Paysan du Danube , et à cette fable (2) que je viens de citer, si pourtant on ne doit pas donner un titre plus relevé à un ouvrage beaucoup plus étendu que ne doit l'être un simple apologue, à un véritable poëme sur la doctrine de Descartes , plein d'idées et de raison , mais

(1) Nous observerons qu'à l'exemple de Lucrèce, il est le premier de sa nation qui ait écrit en vers sur des matières philosophiques; ce qui suppose nécessairement de la clarté dans l'esprit, et des connoissances sur des objets trop souvent étrangers aux poètes. La fable d'un animal dans la lune, où il détruit un des principaux argumens des Pyrrhoniens contre la certitude des sens; le discours à Madame de la Sabliere , où, après avoir exposé fidèlement l'opinion de Descartes , sur les opérations des bêtes, il la réfute

par des raisonnemens très-solides, et même par des faits que les plus grands partisans de l'automatisme n'ont jamais pu expliquer; enfin son poème du Quinquina , où il décrit avec beaucoup d'exactitude et de netteté plusieurs phénomènes assez obscurs de l'économie animale, la fièvre sur-tout, suffisent

pour prouver que l'étude de la philosophie ancienne et moderne ne lui avoit

pas été inutile. Ses fréquens entretiens avec le savant Bernier l'avoient fortement convaincu que les faits ne sont pas moins la véritable richesse du poète que du philosophe; et que si le poète peut apprendre quelquefois au philosophe à sacrifier aux Graces, c'est au philosophe à rectifier, à multiplier, à étendre les idées du poète , et à lui apprendre réciproquement à s'assujettir à la raisou.

(2) La première du dixième Livre.

dans lequel la raison parle toujours le langage de l'ima-, gination et du sentiment ! Ce langage en effet est partout celui de La Fontaine : il a beau devenir philosophe; vous retrouvez toujours le grand poète et le bonhomme.

Vous retrouvez sur-tout cette sensibilité, l'ame de tous les talens ; non celle qui est vive , impétueuse énergique, passionnée, et qui doit animer la Tragédie ou l'Epopée ; et tous les grands ouvrages de l'imagination, mais cette sensibilité douce et naïve qui convenoit si bien au genre d'écrire que La Fontaine avoit choisi , qui se fait appercevoir à tout moment dans ses ouvrages , sans qu'il paroisse y penser , et joint à tous les agrémens qui s'y rassemblent un nouveau charme plus attachant encore que tous les autres. Quelle foule de sentimens aimables répandus dans ses écrits ! Comme on y trouve l'épanchement d'une ame pure , et l'effusion d'un bon cæur! Avec quel intérêt il parle des attraits de la solitude et des douceurs de l'amitié ! Qui ne voudroit être l'ami de l'homme qui a fait la fable des Deux amis ? Se lassera-t-on jamais de relire celle des Deux pigeons ; ce morceau dont l'impression est si delicieuse, à qui peut-être l'on donneroit la palme sur tous les ouvrages de La Fontaine , si , parmi tant de chefsd'oeuvre, on avoit la confiance de juger, ou le courage de choisir ? Quelle est belle cette fable! Quelle est touchante! Que ces deux pigeons sont un couple charmant ! Quelle tendresse éloquente dans leurs adieux ! Quel intérêt dans les aventures du Pigeon voyageur ! Quel plaisir dans leur réunion ! Et lorsqu'ensuite le fabuliste finit par un retour sur lui-même, qu'il regrette et redemande les plaisirs qu'il a goûtés dans l'amour, quelle tendre mélancolie ! Quel besoin d'aimer ! On croit

entendre les soupirs de Tibulle. Et la fable de Tircis et d'Amarante! A-t-on jamais peint l'amour avec des traits plus vrais, plus délicats ? Les effets de cette passion, quand elle est encore dans toute sa pureté, onts ils jamais été tracés avec plus d'expression et de grace? Un tableau encore supérieur à tout le reste , c'est le Poëme de Vénus et Adonis. Il est digne de la Déesse et du Héros. Le poète habite comme eux des lieux enchantés, et y transporte le lecteur. Jamais les Yordins d'Armide, ce brillant édifice de l'Imagination, qu'elle a construit pour l'Amour, n'ont rien offert de plus séduisant et de plus doux. Vous croyez entendre autour de vous les chants du bonheur et les accens de la tendresse, Vous êtes environné des images de la volupté (1),

Tout ce que les cæurs passionnés ont de jouissances intimes, tout ce que les jours qui s'écoulent entre deux amans ont de délices toujours variées et toujours les mêmes , tout ce que deux ames confondues l'une dans l'autre se communiquent de ravissemens et de transports; enfin ce qu'on voudroit toujours sentir et qu'on croit ne pouvoir jamais peindre : voilà ce que La Fontaine vous représente sous les pinceaux que l'Amour a mis dans ses mains.

Quel écrivain a réuni plus de titres pour plaire et

(1) Vénus n'est pas plus belle dans Homère, que dans ces vers du poëme d’Adonis : Rien ne manque

à Vénus, ni les lys, ni les roses, Ni le mélange exquis des plus charmantes choses, Ni ce charme secret dont l'oeil est enchanté,

Ni la grace, plus belle encor que la beauté. Je conviens que ces vers sont les plus parfaits du poëme ; mais dans, le reste il n'y a rien de médiocre.

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pour

intéresser ? Mais aussi quel écrivain est plus souvent relu, plus souvent cité? Quel autre est mieux gravé dans la mémoire de tous les hommes instruits, et même de ceux qui ne le sont pas ? Le poète des enfans et du peuple est en même temps le poète des philosophes. Cet avantage , qui n'appartient qu'à lui seul, peut être dû en partie au genre de ses ouvrages. Mais il l'est surtout à son génie. Nul auteur n'a dans ses écrits plus de bon sens joint à plus de bonté. Nul n'a fait un si grand nombre de vers devenus proverbes. Dans ces momens qui ne reviennent que trop, où l'on cherche à se distraire de soi-même, et à se defaire du temps, quelle lecture choisit-on plus volontiers ? Sur quel livre la main se porte-t-elle plus souvent? Sur La Fontaine. Vous vous sentez attiré vers lui par le besoin d'un sentiment doux. Il vous calme et vous réconcilie avec vous-même, On a beau le savoir

par cour

on le relit toujours , comme on est porté à revoir les gens qu'on aime, sans avoir rien à leur dire.

Madame de Sévigné lui reprochoit ; et lui-même s'accuse en plus d'un endroit, d'avoir passé trop légèrement d'un genre à un autre (1). Mais qu'a-t-il entrepris qui fût étranger aụ caractère de son génie? Il avoit

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(1) La Fontaine semble en effet avoir justifié ce reproche par son propre aveu. Dans sa belle épître Madame de la Sablière , qui commence par ces vers si harmonieux et si bien pensés :

Désormais que ma Muse, aussi bien que mes jours,
Touche de son déclin l'inévitable cours,
Et
que

de ma raison le flambeau va s'éteindre,
Irai-je en consumer les restes à me plaindre,
Et prodigue d'un temps par la Parque altendu,
Le perdre à regretter celui que j'ai perdu ? etc.

fait une comédie , et dans cette espèce de drame, l'enjouement et la naïveté ne sont pas des titres d'exclusion, et sa comédie est un des plus jolis actes qui égayent encore le théâtre de Thalie. Peut-être n'a-t-il

pas

si bien réussi dans le roman de Psyché, trop long et trop chargé de détails, mais où l'on retrouve souvent ce naturel et cette grace qui avertissent qu'on lit La Fontaine. Quel autre que lui auroit pu faire la chanson que Psyché entend dans le palais de l'Amour , et qui semble composée par l'Amour lui-même, et cet hymne à la Volupté qu'Horace auroit envié? Quant aux autres morceaux qu'on appelle ses @uvres mélées, on voit par leur peu d'étendue et par leur objet, que ce sont plutôt des fantaisies

que
des
ouvrages.

Si elles ont été recueillies, quoiqu'elles ne dussent pas, l’être, c'est un tort des éditeurs ; et si l'on y trouve un opéra , nous verrons bientôt que ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre.

Je me suis étendu avec plaisir sur ses fables ; pourquoi suis-je moins porté à parler de ses contes ? Ils sont

Après une espèce d'examen de sa vie passée, et des erreurs de sa jeunesse , où l'on voit

L'inconștance d'une ame en ses plaisirs légère,
Inquiette et par-tout hôtesse passagère,
Je m'avoue , il est vrai, s'il faut parler ainsi,
Papillon du Parnasse, et semblable aux Abeilles
A qui le bon Platon compare nos merveilles;
Je suis chose légère et vole à tout sujet ,
Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet :
A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.
J'irois plus haut peut-être au temple de mémoire,
Si dans un genre seul j'avois usé mes jours.
Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours.

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