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qualités sont bien distinctes dans l'Ecriture 95, il voyait l'état réel des choses et il répétait hautement sa pensée : « Vous êtes un peuple léger qui ne suivez pas la loi, s'écrie le prophète Isaïe, qui avez dit aux voyans , ne voyez pas . ne voyez pas ce qui est droit et juste; mais faites-nous entendre des choses agréables; voyez des choses qui nous flattent, lors même qu'elles ne seraient point vraies96. »

Cette faculté de bien voir sera donc subordonnée comme toutes les autres à des conditions nombreuses, et elle présentera, surtout dans l'ordre politique , des degrés infinis , depuis ce simple sentiment du juste et du beau qui conduit sans règle et sans art à la découverte de quelques aperçus heureux, jusqu'à l'enthousiasme basé sur la connaissance raisonnée des choses; cet enthousiasme qui sent le mal, qui en juge les causes, qui s'irrite contre elles, qui prêche, séduit et réchauffe les hommes pour les tirer de l'apathie funeste dans laquelle ils sont le plus souvent plongés. D'après cela, les Hébreux admettaient de grandes différences d'esprit, de science, de raison, de génie chez leurs prophètes; et ces différences dépendaient des deux principales sources qu'ils attribuaient à la prophétie.

Leurs docteurs font en général dépendre cette faveur, disent Calmet, Grotius, Basnage, du tempérament, de l'étude, et de diverses causes extérieures. D'après eux, il faut pour former un prophète qu'il ait une imagination vive, un raisonnement solide et éclairé par l'étude, un tempérament assez vigoureux pour soutenir de longues méditations. Il doit cultiver ce tempérament et ces dispositions naturelles par des études sérieuses, vivre dans la pureté, renoncer aux plaisirs excessifs des sens, éviter les émotions fortes et irrégulières de l'âme 97.

Mais écoutons à ce sujet le prince des rabbins, lui-même, qui s'exprime tantôt en savant tantôt en moraliste.

« Si chez un homme la substance du cerveau se trouve dans un état convenable de perfection, sous le rapport de la masse, du tempérament, de la proportion et de la disposition; si des circonstances naissant de la manière d'être de tout autre organe, ne détruisent pas ou n'enchaînent pas les effets de cette disposition du cerveau; si cet homme se livre en même temps avec zèle à l'étude des sciences et des lettres, de manière à mettre en acte tout ce qu'il a en puissance; s'il a des mœurs pures, des pensées tendant toujours vers un but louable et grand, nul

doute qu'il ne devienne prophète, qu'il ne saisisse toutes les questions les plus élevées, et qu'il ne s'adonne exclusivement à la recherche de la vérité et de toutes les choses d'une utilité générale 98.

» Sachez, ajoute-t-il, que nul n'est prophète, à moins qu'il ne soit constitué pour toutes les qualités intellectuelles et pour la majeure partie des qualités morales: ainsi, d'après nos Sages, la prophétie n'habite que chez l'homme sage, satisfait de son sort, qui sait vaincre ses passions et soumettre toutes les actions de sa vie aux règles de l'intelligence et de la saine raison. Toutefois on peut encore être prophète sans posséder toutes les qualités morales : Salomon fut prophète malgré son intempérance et son luxe; David fut prophète, quoiqu'on l'ait vu déployer envers plusieurs peuplades une barbarie si grande, que Jéhovah lui commanda de ne point bâtir le temple, parce qu'il avait versé trop de sang ". »

Le mot prophète obtenait donc la plus vaste extension. En général, il s'appliquait à tous les hommes éclairés; à tous ceux qui, selon l'expression de l'Ecriture, avaient l ' œil ouvert; et c'est dans ce sens que Moïse s'écriait : « Plût à Dieu que tout le peuple fût prophète, qu'ils vissent tous les choses qui leur sont utiles pour vivre long-temps et bien sur la terre. » En particulier, il s'appliquait aux soixante-dix anciens d'Israël qui étaient censés pénétrés toujours du même esprit, des mêmes vues que le législateur : il s'appliquait à tous les hommes d'une imagination vive et bouillante , aux musiciens, aux poètes; c'est pourquoi les enfans d'Asaph furent chargés de prophétiser dans le temple au son des instrumens IO° : à tous les hommes qu'une exaltation excessive jetait dans l'espèce de délire * connu et célébré pas tous les peuples anciens : enfin, on a vu qu'Aaron fut appelé le prophète de son frère, pour dire l ' interprète, à cause de l'embarras de la langue, dont Moïse se plaignait. Mais c'est aux orateurs publics que ce nom convenait spécialement; et c'est la nature et les conditions de leur existence politique que je vais examiner.

Tout homme d'un esprit assez élevé, et d'un caractère assez ferme pour défendre le droit public et la loi, peut le faire en Israël; tout homme, quelles que soient sa naissance, sa tribu, sa fortune, peut s'écrier : « Je suis prophète »! représenter au peuple les conséquences de ses démarches, censurer sa conduite, celle des magistrats, des chefs, des sacerdotes, des rois, du sénat, de tous. Orateur populaire dans l'intérêt de la liberté commune, il parle, il prêche sans que personne puisse lui fermer la bouche; les citoyens au contraire sont tenus de l'écouter, d'obéir même à sa parole, quand sa parole, quoique violente, exprime le droit de l'Etat, quand elle s'élève contre des abus sensibles, contre des iniquités manifestes. « Lorsque votre Dieu, dit le législateur, suscitera parmi vous un prophète du même genre que moi *, vous l'écouterez : vous écouterez toutes les paroles prononcées au nom de Jéhovah I01 »

* Ce mot même était pris quelquefois en mauvaise part,'comme cela arrive en parlant de l'accès de frénésie de Saiil, où il faisais Et prophète. (l. Samuel, Xviii, i0.

Une circonstance des plus importantes en effet, et qui donne un caractère particulier à la législation hébraïque, est que l'orateur public ne peut pas, ne doit pas présenter ses pensées en son propre nom; à l'exemple de Moïse, il s'annonce de la part du Dieu de la patrie, dont les volontés sont l'expression de l'intérêt général. Ainsi lorsqu'ils s'écrient devant le peuple :Nous sommes envoyés par Jéhovah; Jéhovah nous a commandé de venir vous dire que vos iniquités causeraient votre ruine, que vos sacerdotes s'écartent de leurs devoirs, que vos princes

* Les théologiens chrétiens ont-ils eu raison de prendre cette loi générale pour une allusion spéciale à Jésus-Christ? premièrement, un prophète semblable à Moïse ne serait qu'un homme bien inspiré : secondement, il a existé entre Moïse et JésusChrist une foule de citoyens qui, en vertu de la loi , se sont déclarés prophètes et ont été reconnus pour tels.

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